On connaît bien depuis les travaux innovants de collègues historiens contemporanéistes dont le maître bordelais qui nous honora de son chaleureux soutien, le Pr. Pierre Guillaume (1933-2019)[1], l’opposition – mot bien faible- manifestée par le corps médical vis à vis de l’institution qui mit bien du temps à être adoptée en France, grâce notamment au ministre niçois le docteur Edouard Grinda[2] avec les lois de 1928 et 1930.
En effet les assurances sociales existaient en Europe, notamment en Allemagne par la volonté du chancelier Bismarck et de l’empereur Guillaume II, depuis la fin du XIXe siècle.
Malgré les démarches du corps médical auprès des parlementaires dont parfois ils étaient encore collègues de bancs puisque c’était encore le temps de la «médecine entre savoirs et pouvoirs» comme le démontra en précurseur l’historien Jacques Léonard (1935-1988)[3].
Les employeurs, les salariés dont les syndicats révolutionnaires, le silencieux monde agricole encore majoritaire, les sociétés de secours mutuels[4], les cliniques privées y étaient hostiles pour des raisons variées et parfois contradictoires.
Le corps médical en majorité «viscéralement» attaché depuis la fin du XIXe siècle à la médecine libérale[5]avec le choix libre du praticien[6], la liberté de diagnostic et de traitements, le paiement à l’acte, s’opposa à l’adoption d’une législation qui allait finalement instaurer, en ces temps de grande austérité budgétaire d’après-guerre, des caisses nationales, professionnelles, confessionnelles et à défaut départementales, puisqu’il n‘y avait en France pas de caisses communales comme en Allemagne.
Brillant chirurgien de la Marine, médaille d’or de la Faculté de Médecine de Bordeaux professeur aux Écoles de Médecine navale, docteur ès sciences (sur les plantes à tubercules des pays chauds), le marseillais Laurent-Adolphe Moreau, né en 1883 et décédé à Avignon en 1973, fait une carrière militaire lors des conflits maritimes (Dardanelles, Salonique, 1915-1916 et sur les mers tropicales couronnée par l’attribution de Légion d’honneur (chevalier, 1917, officier, 1940). Il s’installe à Avignon où il fera une carrière libérale de chirurgien, spécialisé en radiothérapie.
Comme souvent alors, ces médecins sont «d’honnêtes hommes» (et quelques honnêtes femmes) qui se consacrent à leur science mais cultivent le goût et l’intérêt pour d’autres domaines culturels comme l’histoire régionale ou les beaux-arts. Leur plume n’est pas que scientifique. Ainsi le Dr Moreau membre de l’Académie de Vaucluse, société savante par excellence, fondée en 1801, prononce des conférences sur les auteurs provençaux dont Théodore Aubanel, un des fondateurs du félibrige, mouvement culturel et linguistique de «renaissance provençale» incarné par Frédéric Mistral, prix Nobel de littérature et sur le célèbre auteur marseillais Edmond Rostand. Il évoque aussi le site lié à Pétrarque de la Fontaine de Vaucluse.
En 1930, membre de la Société des Gens de Lettres, il rédige sous forme d’une «fantaisie» (sic) intitulé « Et nous?», une « boutade qui a la prétention d’avoir droit à quelque sens ». Il met en scène en trois actes en vers[7] les nouveaux rapports tendus entre médecins et assurés sociaux sous contrôle «vigilant »de l’Administration, qu’il faut désormais intégrer…
Olivier Vernier



[1] Pierre Guillaume, Le rôle social du médecin depuis deux siècles, 1800-1945, Paris, Comité Histoire Sécurité Sociale, 1996, 319 p.
[2] Paul Gonnet, « Edouard Grinda ‘1866-1958). Un exemple d’apport régional à la création et au premier fonctionnement des Assurances Sociales. Jalons pour une recherche », Bulletin Comité Histoire Sécurité sociale, région PACA, n°1, 1995, p. 11-18.
[3] Jacques Léonard, La Médecine entre les savoirs et les pouvoirs: histoire intellectuelle et politique de la médecine française au XIX siècle, Paris, aubier, 1981, 384 p.
[4] Pierre Guillaume, Mutualistes et médecins: conflits et convergences, XIXe-XXe siècles, Paris, L’Atelier, 2000, 207 p.
[5] Audric Capella, L’encadrement des professions médicales en France : la création des ordres professionnels, XIXe – XXe siècles, Limoges, PUL, 2019, 527 p.
[6] Jean-Sébastien Fiorucci, L’émergence du droit pénal de travail en France et dans les colonies de la Monarchie de juillet à la Troisième république (1841-1930), thèse droit, Nice, 2005.
[7] Avignon, Rulliere, 78 p.








